Vendredi 16 juin
Aujourd'hui, c'est le grand jour. Depuis le temps que j'en rêve...
presque un an . Un jour Odile a dit, quelques temps après son voyage
avec Raoul : "je n'ai qu'une envie, c'est d'y retourner". Et moi
j'ai dit "chiche". Et le rêve s'est mis en marche. Au début
sans trop y croire, bien sûr. Pas une question d'argent, non. Calculs
faits, je savais que c'était possible. Odile m'avait donné
une estimation, et ça pouvait se faire. Mais un si grand voyage,
dans l'inconnu, avec sans doute du mauvais temps - Odile en avait tant parlé
de cette pluie - et mes yeux qui me font défaut - et mes genoux qui
sont faibles parfois - bon, mais le rêve était en route, et
rien ne pourrait l'arrêter.
La valise est prête depuis plusieurs jours, pleine de vêtements
chauds, imperméables, chaussures de marche...
Ca commence par une nuit à Ste Geneviève, pour partir très
tôt le lendemain matin. Soirée très agréable
avec Jacques, qui semble s'être fait une raison du départ de
sa femme, et ne pas trop m'en vouloir de la lui voler pour partir si loin
et si longtemps.
Je m'endors avec peine, toute excitée que je suis de cette aventure
qui m'attend.
Samedi 17 juin.
8 heures - c'est le départ. Autoroute sans encombre jusqu'à
St Brieuc où nous sommes à midi, et sans excès de
vitesse... De toutes façons, j'ai décidé (et sans
aucun effort, je dois dire) de faire confiance à mon chauffeur.
Ensuite, Odile nous avait préparé un petit itinéraire
façon pèlerinage aux sources, par la côte, et tous
les souvenirs de mon enfance...Paimpol, puis surtout Louannec, Perros-Guirrec,
Lannion, St Michel en Grève... C'était tellement gentil!
Mais le ciel en avait décidé autrement, et nous avons à
peine pu sortir de la voiture pour quelques pas sur les pas de la petite
Nicole en tablier d'écolière...Que de bouffées de
souvenirs se sont malgré tout échappées de ma mémoire
! Impossible de ne pas faire partager ces émotions à l'oreille
attentive à mes côtés.
Nous arrivons à Roscoff - port d'embarquement - sous un crachin
dru poussé par le vent, alors que la file d'attente s'est déjà
formée. Nous attendrons pourtant deux bonnes heures, à papoter,
calfeutrées dans la chaleur condensée de la voiture, toutes
vitres fermées. Odile semble agacée, j'anime donc la conversation,
avec l'espoir de faire diversion. Mais il y a du mouvement devant, quelques
gros camions avancent lentement, puis c'est bientôt notre tour.
Je ne peux malheureusement pas apercevoir le grand corps qui ouvre si
largement sa gueule pour permettre à ces centaines de véhicules
de s'enfourner. Il fait trop mauvais, et pas question de sortir en un
tel moment... Nous prenons sagement notre place dans le ventre du monstre,
la voiture collée à celle de devant, et collée par
la suivante. A peine la place d'entrouvrir la portière pour se
glisser à l'extérieur, et attraper les sacs de voyage contenant
nos affaires pour la nuit. Enfin, dans la cohue, nous parvenons au pied
de l'escalier qui nous remonte à la lumière du jour. Une
hôtesse nous indique (en anglais) le chemin de notre cabine - ah!
mais Odile se débrouille en anglais! Tant mieux, parce que moi,
j'aurai du mal! Elles sont si loin mes notions d'anglais! D'escalier en
escalier, je découvre avec stupéfaction que nous sommes
sur un véritable palace flottant! Des couloirs entiers de cabines;
je devine des accès à d'autres lieux merveilleux que nous
verrons peut-être plus tard... Pour le moment, trouver la cabine
n°703, au dernier étage - mais quel bateau! c'est un monument!
et tous ces gens qui vont et viennent en tous sens - eux aussi sans doute
à la recherche de leur cabine!
Ah! Odile ouvre une porte, c'est donc là que nous passerons la
nuit : assez spacieux, ma foi, avec un hublot d'où nous pourrons
sûrement voir soit le coucher soit le lever du soleil, deux lits
superposés (j'aurai celui du bas par sécurité - Odile
s'arrangera bien avec l'échelle!), un lavabo, du linge de toilette,
des savonnettes - l'hôtel 4 étoiles en quelque sorte! Mais
je suis trop excitée par ce premier (et sans doute dernier) long
voyage sur un aussi grand bateau pour rester enfermée dans cette
cabine, si confortable soit-elle... Nous partons donc explorer le bâtiment,
et découvrons avec émerveillement (du moins pour moi - Odile
connaît déjà pour avoir pris ce même bateau
avec Raoul il y a deux ans) les couloirs, les escaliers (aïe les
genoux - il faut qu'ils tiennent, pas de blague!), les immenses salons
avec fauteuils bas, petites tables rondes, bars où certains sont
déjà accoudés en train de siroter de la bière
ou autre chose, salle de restaurant grand luxe, cafétéria,
boutique hors-taxe (mais comment cela peut-il être autorisé?),
et puis les coursives, l'arrière avec des banquettes où
traînent déjà quelques sacs de couchage, l'avant -
ah! non, on ne peut pas aller à l'avant - tant pis!
Mais voici l'heure de larguer les amarres. Je veux voir ça! Tout
en bas, sur le quai, un type, puis deux, puis trois, arrivent et se tiennent
prêts à relâcher les énormes cordages qui retiennent
encore le bateau. Les machines frémissent, le bâtiment vibre,
les cordes se détendent, ça y est. Les hommes ont fait leur
travail (de la routine pour eux, bien sûr), les quais s'éloignent,
l'écume se forme. Je devine, plus que je ne vois (mais, une fois
pour toutes, je ne parlerai pas de ma vue déficiente - j'ai décidé
que je ferai fi de cet obstacle, et que ce voyage, comme tout ce que je
fais, mais avec une volonté sans doute plus forte, ne souffrirait
pas de ce handicap) - je devine donc que nous franchissons la rade, et
bientôt je sens (pour cela, pas besoin de voir!) quelques vacillements
qui ressemblent fort à du roulis ou du tangage - chouette! Pour
une initiation au voyage au long cours, je suis gâtée! Odile
ne semble pas du tout partager ma bonne humeur... Et voilà que
je découvre un aspect de ma fille encore inconnu : l'angoisse à
bord d'un bateau qui bouge simplement un petit peu... Elle a beau serrer
les dents et s'accrocher à son fauteuil, je sens bien qu'elle n'est
pas à la fête! Bon. Il va falloir faire diversion. Je n'ai
aucun mal à trouver des sujets de conversation, mais ça
ne prend pas... Et si on allait dîner? Non, ce n'est pas une bonne
idée! D'abord, il faudrait pouvoir bouger de ces fauteuils! Comment
tient-on debout dans la tempête?
Enfin, n'exagérons pas tout de même! C'est vrai que ça
bouge un peu, mais le capitaine a eu la gentillesse de nous souhaiter
- en anglais bien sûr- une agréable traversée, et
nous a assuré que cela se calmerait au petit matin.
Voilà un encouragement pour affronter la station debout, puis la
marche peu assurée vers la cafétéria: histoire de
faire quelque chose, pourquoi ne pas manger? Odile n'est pas de mon avis,
et n'avalera qu'un oeuf dur et un quart de vin blanc. Quant à moi,
je ne suis pas du tout gênée, et trouve même cela plutôt
amusant!
Un bref moment au salon décidément trop bruyant, et nous
rentrons nous installer pour la nuit. Les lits sont même confortables,
et je dors très bien jusqu'aux petites heures de l'aube. Il avait
raison le capitaine! Mer calme, timide soleil - que deviendront les promesses
de l'aube pour notre séjour en terre irlandaise?
Sur le pont pour surveiller l'entrée dans la baie de Cork. Mais
il y fait frais tout de même. Alors nous cherchons le salon supérieur,
avec de grands hublots, tellement ternis par les embruns que l'on ne voit
rien; si, par les côtés, on commence à distinguer
l'approche, et le circuit qui semble si compliqué pour arriver
à bon port. Un coup d'oeil au ciel : mais oui, un petit coin de
ciel bleu nous accueille - heureux présage...
Il est finalement presque midi lorsque, après avoir affronté
la cohue vers les cales, et retrouvé sans encombre la voiture,
nous roulons enfin sur le sol irlandais. Odile se souvient fort opportunément
qu'il convient de tenir sa gauche sur la route. Cela ne semble pas la
gêner!
Maintenant, suivez le guide et son itinéraire touristique. Ma grande
fille a tellement bien préparé son affaire que je crois
vraiment qu'elle me fait visiter des lieux qu'elle connaît déjà.
Elle a beau m'assurer du contraire, je doute encore.
Pourtant là, à peine sorties des environs du port, ça
cafouille un peu côté pilotage. Mais je ne m'inquiète
pas.
Et puis il fait beau, je suis en Irlande, j'ai bien un peu envie de dormir.
C'est terrible ce que la voiture me rend somnolente. Tant pis, il faut
que je dorme. Ca ira mieux après.
Premier arrêt dans la rue principale d'une petite ville (dont Odile
me dit le nom, mais je l'oublie aussitôt), en quête d'une
cabine téléphonique (pour donner signe de vie à Jacques),
et d'une carte postale pour Raoul. Je dors un peu; j'ouvre un oeil : c'est
plus amusant que joli toutes ces façades peinturlurées de
jaune, bleu, rose. Ce doit être l'heure de la sortie de la messe,
si j'en crois la petite foule près de l'église. Ca me fait
penser que je commence à avoir un petit creux!
Devoirs familiaux accomplis, nous sortons de l'agglomération, et,
après quelques kilomètres, apercevons l'enseigne d'un "bar
and bistro". Déjà le nom est amusant. On nous servira
bien un café et un sandwich... Une fois la porte franchie, d'abord
je ne perçois rien car c'est la pénombre. Puis je distingue
sur la droite un bar avec ses cuivres rutilants, et quelques buveurs de
bière accoudés. A gauche, une grande pièce au plafond
bas, encore surbaissé par de grosses poutres noires, meublée
de bonnes grosses tables en bois rustique et de banquettes recouvertes
de tapisserie qui semble ancienne.
Le patron s'empresse chaleureusement, nous installe; tout compte fait,
cet endroit mérite mieux qu'un sandwich... Et voilà bientôt
notre table couverte d'assiettes, de tasses (thé pour Odile) d'une
corbeille à pain (ce merveilleux brown bred dont je sens que je
fais faire des orgies), et d'une énorme omelette au jambon, agrémentée
de quelques légumes et salade! J'avais entendu parler de l'accueil
irlandais : en voici la première démonstration! Et le maître
des lieux revient s'enquérir de notre bien-être; c'est charmant,
et délicieux, à tous points de vue!
Cet endroit mérite de figurer dans le GDR* (comme dit Odile), et
en tous cas qu'on s'en souvienne...
Après ce festin, nous reprenons notre voyage, direction Ouest.
Je me fais répéter cent fois les étapes prévue
avant d'arriver sur le lieu de notre séjour. Je ne sais pourquoi
je n'arrive pas à organiser cela dans ma tête. Pourtant Dieu
sait si nous en avons parlé ensemble, de ce voyage... Odile m'a
même imprimé avec son ordinateur le planning détaillé
avec les dates, les lieux. Nous avons regardé de nombreuses fois
la carte...Il n'y a rien à faire! Tant pis, Odile devra s'armer
de patience! Et puis, quelle importance? Je n'ai qu'à me laisser
emporter dans le rêve en train de se réaliser, voir ce que
je peux du paysage, et jouir de la présence de ma fille chérie.
C'est tout ce qui compte!
Premier arrêt touristique à Charles'Fort : magnifiques constructions
à la Vauban. Le temps se dégage. Quelques pas pour apercevoir
en contre - bas la côte déchiquetée et la couleur
de la mer en train de virer du gris au bleu acier.
Un peu plus loin, Old Head of Kinsale, malencontreusement interdite à
la promenade pour cause de construction d'un terrain de golf... Le GDR*
en est outré! Puis nous passons aux pieds d'une abbaye cistercienne
en ruine, à Timoleague. Arrêt bref car nous n'avons pas fermé
la voiture, et nous ne savons pas ce que nous devons craindre. De toutes
façons, on ne peut pas visiter...
Nous arrivons bientôt à l'étape du soir, réservée
pour nous par l'agence. "The Orchard" : accueil charmant par
une jeune femme blonde en jupe très courte, et sûrement très
organisée : heure du breakfast, menu à indiquer le soir
même, emplacement de la sonnette si on a besoin de quelque chose...
Nous partageons une chambre qui donne sur l'arrière, donc calme.
On nous avait recommandé de prendre notre linge de toilette, mais
il y a tout ce qu'il faut. Le seul problème, c'est la douche! Pas
d'autre moyen de se laver, et je n'aime pas ça du tout (par manque
d'expérience, bien sûr). Odile me propose de me montrer,
et même de m'aider. On verra ça demain matin. Pour l'heure,
nous allons chercher où dîner. Notre hôtesse nous indique,
à 5 minutes, en haut de la petite route qui monte, la place du
village où nous trouverons restaurant ou pub, au choix. En effet,
après une côte assez raide - je trouve que je m'essouffle
bien vite! Et ça tire un peu du côté des genoux! -,
nous arrivons sur la place. Nous en faisons rapidement le tour, sans que
rien ne nous attire vraiment. Nous nous décidons finalement, sans
grand enthousiasme, pour un petit endroit qui ne ressemble ni à
un vrai restaurant, ni à un pub.
Mais c'est très correct, et pas trop cher. Je me régale
de ces bonnes grosses pommes de terre cuites dans leur peau, avec du beurre
et du sel, de poisson pané (je le préfère au court-bouillon,
mais ce n'est pas le moment de faire la difficile...) et d'eau fraîche.
A propos d'eau fraîche, en sortant de là, elle nous tombe
dessus en crachin! Pas de commentaire. Nous rentrons au plus vite nous
mettre à l'abri, et dormir. Odile persiste à vouloir faire
sa promenade digestive, protégée par le poncho, et revient
trop vite à son goût.
Lundi
19 juin
Assez bonne nuit. Réveillée tôt. Je n'ose pas mettre
le nez à la fenêtre, d'abord pour ne pas faire de bruit,
ensuite pour ne pas me démoraliser...Car je soupçonne la
pluie de s'être installée pendant notre sommeil, et de ne
pas vouloir déloger.
Odile ouvre bientôt un oeil, se lève, ose regarder le ciel...C'est
bien ce que je craignais... Bon, elle m'avait prévenue! C'est ça
l'Irlande! Et nous avons tous les vêtements qu'il faut pour nous
protéger! Et puis, dans la voiture, quelle importance?
Breakfast à l'irlandaise, café ou thé à volonté,
et ce délicieux brown bred.
Toilette rapide...Même Odile n'a pas su faire fonctionner la douche!
Alors pour moi, pas question d'essayer!
Les affaires sont vites remballées, et vers 9 heures, nous reprenons
notre voyage, rythmé hélas par le va-et-vient des essuie-glace.
Quel dommage de ne pouvoir admirer dans leur vraie splendeur ces gigantesques
rhododendrons encore en fleur! Il parait qu'ils sont devenus tellement
envahissants sur l'île qu'on ne sait plus comment s'en débarrasser,
et qu'ils empêchent les espèces originelles de se développer
normalement. Ca doit être bien beau tout de même sous le soleil...
Soleil, soleil, je t'en supplie, ne nous gâche pas ce voyage par
ton absence! Mon Dieu, Toi qui commande au Ciel et à la Terre,
Toi qui vois tout, qui sait tout, je t'en prie...Tu sais bien que je n'ai
pas l'habitude, dans mes prières, de demander quoique ce soit pour
moi-même. Mais là, vraiment, il faut que Tu m'écoute
: j'ai déjà tout accepté de Toi, et Tu le sait bien.
Alors, qu'est-ce que ça Te coûte, un petit rayon de soleil
pendant quelques jours, au dessus de l'Irlande? Je devine Odile, à
mes côtés, tendue pour suivre la route à travers le
brouillard, déçue de ne pouvoir me faire admirer, au-delà
de ce mur de pluie, les paysages fabuleux dont elle m'avait parlé
(la montagne aride à notre droite, la côte déchiquetée
et sauvage de l'autre côté...) Non, Seigneur, Tu ne peux
pas nous faire ça. Je sais combien ma prière est dérisoire,
et j'ai un peu honte à cause de tous les drames du monde. Mais
pour une fois, fais ce petit geste. Je T'en serai infiniment reconnaissante.
Bien sûr, Tu T'en fiches pas mal de ma reconnaissance! Et puis est-ce
que Tu le vois, ce monde si beau, et si moche par ce que les hommes en
ont fait? Est-ce que Tu la vois cette petite terre d'Irlande, noyée
dans le brouillard et la pluie? Ca ne serait pas plus joli avec un rayon
de soleil? Allez, Seigneur, dis seulement une parole, et le temps sera
guéri (pardon pour cet emprunt, ça m'a échappé).
Bon! J'arrête là ma supplique. Inch Allah, comme dirait Raoul.
Nous
sommes maintenant à la recherche d'un "ferry" qui doit
nous faire traverser une baie (de Baltimore à Skull) - puisque
la route est sans visibilité, autant faire au plus court... Mais
point de ferry. Le GDR* nous a menées en bateau (expression fort
injuste en l'occurrence!)
Maintenant c'est un brouillard intense qui nous empêche d'aller
jusqu'au bout de la presqu'île suivante : Mizen Head restera drapée
dans son secret. Nous remontons vers le Nord, puis plein Ouest. Odile
ne dit mot, elle doit penser que ça ne sert à rien de se
lamenter. Je suis sûre qu'elle se moquerait de mon intense et ridicule
prière!
Etape dans une petite ville ruisselante pour casser la croûte. Puis
nous poursuivons notre route, en bavardant gentiment sur tout autre chose
que la pluie et le beau temps. Encore une fois, nous ne sommes pas venues
en Irlande pour le soleil, alors!...
Une ou deux presqu'îles sur notre gauche, que nous laissons à
leur triste sort, puis route vers le nord, jusqu'à notre étape
suivante, réservée cette fois, au hasard du guide des "bed
and breakfast" (je dirai B & B, ça va plus vite), par
Odile. Je lui fais une confiance totale - d'abord parce que je n'ai pas
vraiment le choix, ensuite parce que, pour l'avoir vécu de nombreuses
fois avec elle (souvenirs de Venise, ou de Paris), je sais qu'elle a du
flair pour trouver juste exactement l'endroit qui nous plaira. En effet,
nous arrivons à "Rockvilla", jolie maison au bout d'un
jardin fleuri, où l'on nous accueille de façon cette fois
très décontractée. La dame nous montre un véritable
petit appartement, séparé du reste de la maison, avec chacune
notre chambre, et la salle d'eau entre les deux... Et tout ça sans
supplément de prix! Installation rapide, car il est 8 heures passées.
Pendant qu'Odile est partie téléphoner, j'admire longuement,
dans le salon, un immense portrait à la sanguine, trônant
au milieu d'un tas de souvenirs de navigation, de mer, et de marine. Et
me voilà partie à imaginer tout un roman sur ce marin au
long cours, ayant quitté le port pour un lointain voyage dont il
n'est jamais revenu. Et sa veuve éplorée, pour survivre,
reçoit des hôtes payant dans ce B & B nostalgiquement
décoré de tous ces souvenirs de marine et de paquebots...
Mais mon rêve s'interrompt brusquement lorsque le visage bien vivant
de cet homme apparaît dans l'ouverture de la porte pour nous convier
à dîner! C'est même lui qui nous sert! Peut-être
un ancien steward?
Nous n'osons pas demander les prévisions météo pour
les jours à venir, et montons nous coucher sans nous attarder.
Odile fait une tentative de promenade nocturne, mais rentre bien vite
car il n'y a pas d'autre chemin que la route pour se balader.
Je dors à merveille, étonnée de ne pas éprouver
de fatigue malgré la voiture, les changements de lit, la déconvenue
du temps. Mais je suis sur un petit nuage, ,je jouis de cette entente
parfaite avec Odile, j'ai conscience que nous vivons des moments privilégiés;
que, selon son expression que j'aime bien, nous nous fabriquons des souvenirs
où replonger plus tard, en cas de besoin, ou pour le plaisir.
Mardi
20 juin
Le petit déjeuner n'est servi qu'à 8 heures 30. Odile piétine,
je redouble de patience.
Et puis qu'est-ce que ça peut faire : une lumière inattendue
attire mon regard vers la fenêtre: mais oui, et celui-là,
je le vois, il crève le ciel, ce petit coin de bleu! Mon Dieu,
Tu as entendu ma prière! Allons, ma petite Nicole, ne sois pas
stupide! Crois-tu vraiment ce que tu penses? N'as-tu pas honte d'être
aussi terre-à-terre avec ce Dieu que tu oses ramener à ta
propre dimension? Non, je n'ai pas honte. Que ce soit le fruit du hasard,
des caprices de la météo, ou de ma prière, je m'en
moque. Le résultat est là, qui prend de plus en plus de
place dans le ciel. Voilà maintenant un rayon de soleil!
Hourra! Alléluia! Gloire à Toi au plus haut des cieux!
Le coeur léger, nous poursuivons notre voyage vers le Nord, sur
un morceau du "Ring of Kerry", un des circuits parait-il les
plus touristiques d'Irlande (selon mon guide!). En tous cas, les touristes
sont assez rares en cette fin de juin, et ne dérangent pas trop
notre route.
Arrêt pour admirer les toutes petites îles Skellig. Je n'en
dirai mot, car j'ai déjà oublié tout ce qu'Odile
m'en raconte, après lecture du GDR*. Ca ne fait rien. Avec les
jumelles, je vois assez bien. J'en rajoute un peu pour qu'Odile ne soit
pas trop déçue. Me croit-elle totalement lorsque je m'extasie
sur le paysage? J'en doute.
Parfois je m'amuse, comme le faisait il y si longtemps Maman : "Comme
c'est drôle! Si vous saviez ce que je vois, mes enfants!" Et
de nous raconter une forme étrange sur laquelle elle fantasmait.
Odile rétablit aussitôt la simple vérité, mais
parfois je ne la crois pas. Et elle s'offusque à l'idée
qu'elle pourrait se moquer de moi, et me faire croire que c'est un camion,
alors qu'il s'agit tout bêtement d'une maison, ou d'un arbre. Elle
s'est mis dans l'idée qu'elle serait mes yeux pendant ce voyage.
Comment osai-je imaginer qu'elle puisse me trahir? Eh bien! Elle n'a pas
beaucoup le sens de l'humour, ma petite fille. Ca serait très amusant,
au contraire, de me raconter que, devant nous, au beau milieu de la route,
il y a un bateau, ou un château en ruines! Non, ça, elle
en est incapable! Je crois que c'est par respect pour moi, et parce qu'elle
ressent très fort ce handicap qui désormais gâche
ma vie. Bon! J'ai déjà dit que je ne voulais pas m'appesantir
sur ce sujet.
En tous cas, il fait vraiment beau maintenant.
Après avoir déjeuné dans une petite auberge, meublée
de tables basses et de tabourets, nous franchissons le pont qui mène
à Valencia Island.
Cette île restera dans mon souvenir comme une vaste étendue
sauvage, parcourue de deux ou trois mauvaises petites routes caillouteuses,
un phare que l'on distingue au loin, un panneau indiquant "grotte",
que nous négligeons par manque de temps, et surtout comme le retour
du beau temps. Action de grâce.
L'après-midi est déjà bien avancée lorsque
nous repassons le pont dans l'autre sens. Route vers le Nord, puis l'Ouest,
et enfin nous attaquons la presqu'île de Dingle. Derrière
nous, Odile me rappelle que les MacGillyCuddy's Reeks veillent sur nous.

la presqu'île de Dingle
Et
je l'avoue, je somnole en arrivant sur la fameuse presqu'île. Mais
qu'y puis-je? La voiture, le grand âge, la digestion? Odile doit
être vexée de voir mon peu d'intérêt dans un
moment qui devrait être inoubliable... Mais non. Je sais qu'elle
ne m'en voudra pas.
Je suis tout à fait réveillée lorsque nous cherchons
ensemble notre havre, ce B & B au nom imprononçable "Torann
na d' Tonn". Je trouve que nous roulons bien vite. Comment pourrons-nous
savoir si nous sommes arrivées? Soudain Odile s'écrie "c'est
là"! Et je me dis : non! ce n'est pas possible! Cette magnifique
maison dominant la baie, bordée de palmiers - oui, des palmiers!
- pourvue d'un immense balcon! Je rêve!
Et non! Je ne rêve pas... C'est bien là que nous allons passer
le reste de notre séjour en Irlande. Je n'en crois pas mes yeux!
Jamais je n'aurais imaginer pareille merveille! Et le soleil, avant de
disparaître derrière la montagne, nous souhaite la bienvenue;
en même temps que Jacqueline, notre hôtesse, très volubile,
manifestement ravie de notre arrivée!
La fenêtre de notre chambre ouvre sur la baie, qui s'étale
tranquillement à nos pieds, bientôt baignée par la
brume du soir. C'est un rêve éveillé. Odile jouit
autant que moi, je la sens vibrante d'émotion, et de plaisir :
notre attente est comblée au delà de toute espérance...
Mais moi, toujours très pragmatique, je me retourne vers l'intérieur
de la chambre, pensant pouvoir enfin défaire ma valise, et ranger
mes affaires. En fait d'armoire, un tout petit placard. Pas de table,
juste une chaise. Dans la salle de bains (avec douche!), pas d'étagère...Je
n'irai pas jusqu'à m'écrier, comme Raoul à son arrivée
à Killarney (c'est bien sûr Odile qui me l'a raconté)
: "c'est dramatique!"
Tout de même, je manifeste à voix haute, ce qui interrompt
la contemplation d'Odile. Quelques minutes nous suffisent pour décider
que ces considérations bassement matérielles n'entameront
pas notre bonheur, et ne nous feront changer d'hébergement pour
rien au monde. Nous nous arrangerons, voilà tout.
Les valises resteront par terre, à peine défaites (de toutes
façons, le beau temps menaçant de s'installer, les pulls
peuvent bien rester là où ils sont!); les serviettes de
toilette sécheront au balcon; les chaussures seront rangées
sous la chaise.
Cette légère déconvenue n'a heureusement pas atteint
notre moral. La vue sur la baie est incroyablement belle. Qu'importe tout
le reste!
Nous descendons bientôt, pour demander à Jacqueline où
nous pourrions dîner, et qu'elle nous trouve tout de même
une deuxième chaise!
Le seul restaurant de ce minuscule petit village, à quelques centaines
de mètres de là, s'appelle "Le Cormoran". Il semble
assez chic, et cher, mais nous n'avons envie ni l'une, ni l'autre, de
chercher ailleurs pour ce soir.
Promenade apéritive sur la petite jetée du petit port de
Ventry, puis dîner de saumon. C'est agaçant, ces endroits
si jolis, mais si mal éclairés, et où l'on doit manger
du poisson sans voir les arrêtes - mais chut! je ne dois pas oublier
ma promesse à moi-même de ne jamais m'énerver à
cause de mes yeux. Et puis Odile m'aide sans montrer d'impatience. Et
puis nous sommes en Irlande. Et puis il fait beau. Et puis je suis bien.
Alors, interdiction de se plaindre!
Retour
tranquille à notre logis. Merci Jacqueline : la deuxième
chaise est là!
Un coup d'oeil à la baie : non, ce n'est pas un rêve!
Je choisis le plus grand lit, le plus près des toilettes. Odile,
près de la fenêtre, n'a qu'à s'asseoir dans le sien
pour admirer la vue...
Mercredi 21 juin
Merveille des merveilles! Toute la nuit, j'ai rêvé de cette
baie : elle prenait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; des mouettes
roses et pourpre la survolaient en riant; et j'étais là,
toute petite chose allongée sur le sable; et soudain la tempête
se levait, le ciel devenait noir, les mouettes hurlaient de peur et s'enfuyaient,
et moi je me recroquevillais jusqu'à devenir un petit chiffon qui
s'envolait dans le vent...Ouf! Je me réveille, et la baie est là,
calme dans la brume matinale.
Le lit d'Odile est vide. Elle doit être à la recherche du
premier café. J'en profite pour faire une rapide toilette, ranger
un peu mes affaires, et remercier Dieu de m'avoir exaucée.
Nous sommes les premières à la salle du petit déjeuner,
accueillies par le large sourire de Jacqueline qui jacasse en anglais.
Odile fait semblant de comprendre (l'accent irlandais ne facilite pas
la clarté du discours!). On nous propose des tas de choses fort
appétissantes : oeufs frits, pochés, brouillés, avec
du bacon, des saucisses et que sais-je encore! J'en ai l'eau à
la bouche! Mais il me faut être raisonnable. Je me contenterai d'oeufs
aux bacon, accompagnés de thé (je doute que le café
soit bon!), de toasts, et de tartines de ce fameux brown bred. Au cas
où je me sentirais coupable de gourmandise, je me dis qu'il faut
faire des provisions pour la journée... Odile me laisse finir ce
festin (j'ai besoin de temps pour mon petit déjeuner).
Pour
ce séjour dans la presqu'île de Dingle, elle m'assure qu'elle
n'a rien préparé. Ce sera au gré de l'inspiration.
Aujourd'hui, nous allons explorer la côte le plus à l'ouest.
Au passage, nous nous arrêtons à Dunbeg. "Les restes
d'un fort préhistorique", m'affirme mon guide. Mais moi, je
n'y crois pas. C'est sûrement une reconstitution! Que l'on me prouve
que c'est de l'authentique!
Ce
scepticisme semble agacer Odile, qui me met sous le nez un feuillet édité
par une société d'archéologie, et qui décrit
toute l'histoire de ce fort, avec plans à l'appui, et tout et tout.
Bon! Pour lui faire plaisir, je fais semblant de croire que c'est du vrai.
Après tout, quelle importance? Odile semble émue de penser
que des hommes ont vécu là, se sont défendus contre
leurs agresseurs, il y a des milliers d'années, et que les pierres
sèches que nous pouvons toucher maintenant, empilées avec
art pour résister aux tempêtes et autres agressions, sont
d'origine. Je respecte son émotion, tout en ne la partageant pas.
C'est mon droit, non? Et d'ailleurs, elle n'insiste pas.
Nous poursuivons notre itinéraire par une route de corniche : c'est
Slea Head, l'extrême pointe de la presqu'île de Dingle. Arrêt
obligatoire le long du muret qui borde la route, en surplomb de la falaise.
Quel spectacle! Oui, grâce à mes précieuses jumelles,
je peux, sans trop faire semblant, partager avec Odile la beauté
de ces roches à pic, s'effondrant dans une mer d'émeraude
en faisant jaillir des gerbes d'écume.
Sur le muret, à quelques mètres de nous, un goéland
attend qu'on le photographie.
Nous laissons passer les autocars de touristes pressés, et continuons
notre route au rythme imposé par notre extase.
Sur notre gauche, Odile me signale la présence des Blasket Island.
Ces îles ont toute une histoire, racontée paraît-il
de façon très émouvante par un homme qui y vécu
au début du siècle, juste avant que les autorités
ne décident d'expulser de force les derniers habitants: la vie
y était trop dure!
Un peu plus loin, après un arrêt casse-croûte dans
un immense pub presque désert, et tapissé de photos de films
("La Fille de Ryan"), nous trouvons l'endroit idéal pour
nous installer à l'ombre de quelques rochers. Odile va gambader,
et moi je m'endors.
A son retour, mon cabri me fait lecture de quelques passages de "L'homme
des Iles". C'est savoureux, en effet, et tellement vivant. Ma lectrice
se dit persuadée qu'elle n'est pas douée. Mais je savoure
tout de même ces souvenirs d'un vieil homme qui a voulu témoigner
des conditions de vie sur son île, pour que l'on n'oublie pas.
La journée se passe ainsi, à jouir du paysage, de la tranquillité,
à nous émerveiller mutuellement d'être là,
ensemble en Irlande, sans ombre entre nous - au propre comme au figuré!
L'heure est venue de rentrer, pour nous changer, et pour réfléchir
où nous pourrions aller dîner : ce sera vers Dingle, petit
port qui a donné son nom à la presqu'île.
Promenade apéritive sur la jetée. Les mouettes retardataires
sont encore au rendez-vous, mais les pêcheurs ont quitté
leur bateau. Le soleil couchant fait de jolis reflets sur l'eau calme
du port.
La succession de restaurants, tous plus touristiques les uns que les autres,
rend le choix difficile. Nous optons finalement pour "Da Barra",
car on nous promet de la musique traditionnelle à partir de 21
heures 30. Il y fait très sombre. Je vais encore ne rien voir de
ce qu'il y aura dans mon assiette! Nous changeons de place pour nous asseoir
finalement sous une verrière qui laisse encore entrer la lumière
du soir, sur une banquette assez inconfortable, autour d'une petite table
ronde et basse, qui laisse peu de place une fois qu'on y a posé
nos assiettes, une carafe d'eau, et le service à thé! Le
bruit ambiant m'agresse de façon désagréable, après
l'immense silence de cette première et si belle journée.
Heureusement, les musiciens arrivent à l'heure : en fait, deux
jeunes porteurs d'instruments à cordes, qui commencent par boire
une énorme quantité de bière, puis enfin se mettent
à chanter. Pas inintéressant, ce folklore irlandais, mais
un peu lancinant, et pas très varié.
Au bout d'une demi-heure, j'en ai assez entendu.
Odile aurait peut-être voulu rester plus longtemps, mais elle ne
peut pas me laisser rentrer seule, et en tous cas ne montre pas de contrariété.
La lumière est encore belle lorsque nous reprenons la voiture.
Retour vers Ventry. Tiens, nous continuons tout droit? J'aurais juré
qu'après le pont, il fallait tourner à gauche. Mais je me
garde bien de toute réflexion. Je vois mal, et Odile connaît
sûrement mieux que moi la route à prendre! Pourtant, nous
filons plein Nord, alors qu'à mon avis, le chemin de retour devrait
être vers l'Ouest.
De fait, après quelques kilomètres, mon chauffeur commence
à se poser des questions : "zut! Je crois que je me suis trompée!
Je n'ai pas du tout envie de me perdre sur ces petites routes dépourvues
de toute signalisation! Et le soleil va bientôt laisser place à
la nuit... Faisons demi-tour. C'est plus prudent. Voilà un croisement.
D'où venions-nous? Quelle route devons-nous prendre?" Moi
je ne dis rien. Pas la peine de s'énerver. D'ailleurs, je ne suis
pas vraiment inquiète. En effet, j'aperçois maintenant le
pont où nous aurions du tourner tout à l'heure (j'avais
raison!). Tout rentre bientôt dans l'ordre, et le retour chez Jacqueline
se fait sans autre incident.
Jeudi
22 juin
Il y eut un soir, et il y eut un matin. Et ce fut le deuxième jour.
La baie nous tend les bras, s'étire dans la brume légère.
Odile vient m'embrasser, les yeux encore scintillants du spectacle de
cette nuit : il paraît que le ciel l'a inondée d'étoiles.
Petit déjeuner délicieux et abondant, toilette (heureusement,
une baignoire est à notre disposition dans la salle de bains en
face de notre chambre - c'est vraiment le grand luxe!), pendant qu'Odile,
la coquine, fait les lits - elle a pitié de mes vieilles douleurs!
Tenue de circonstance; les chandails resteront dans les valises!
Aujourd'hui, nous allons explorer la côte Nord Ouest de la péninsule.
Au passage, nous voulons découvrir cet oratoire dont parle le GDR*.
Mais au bout de quelques kilomètres, je m'aperçois que j'ai
oublié les jumelles! Demi-tour, donc, sans aucune impatience! Après
tout, rien ne nous presse. Sublime sentiment de liberté et de bien-être.
Sur la route, arrêt pour assister au spectacle très pittoresque
de la tonte : notre regard est tout d'abord attiré par un regroupement
de moutons, tous serrés les uns contre les autres, dans le coin
d'un pré séparé de la route par un simple grillage.
En nous approchant, nous voyons un homme courbé en deux, une brebis
assise entre ses jambes, la tête coincée dans son coude (Odile
me raconte tout cela bien sûr, car je distingue mal ces détails),
la tondeuse électrique dans l'autre main; et bientôt un manteau
entier de laine épaisse tombe par terre, sans une égratignure
pour
la bête qui s'enfuit toute nue et tremblante!
Les
deux chiens font si bien leur travail qu'une deuxième brebis, à
moins que ce ne soit un mâle, se retrouve entre les jambes du tondeur,
sans avoir eu le temps de dire ouf! J'admire la dextérité
et la douceur experte de l'homme. Et toujours les mêmes gestes,
sans aucune brusquerie, et ces toisons qui tombent sur l'herbe, très
vite ramassées par un autre qui les entasse dans de grands sacs.
Ca fera sûrement de magnifiques pull-over vendus à prix d'or
dans les boutiques pour touristes!
Un peu plus loin, sur la route, arrêt photo : un authentique toit
de chaume, si vieux que l'herbe a poussé dessus! C'est en tout
cas plus joli que ces toitures en tôle ondulée ou goudronnée
qui recouvrent la plupart des vieilles petites maisons en pierre encore
debout.
Une chance que l'oubli des jumelles nous ait fait faire demi-tour! Il
y a toujours des choses à découvrir sur ces petites routes
où les seules entraves à la circulation sont les moutons
en liberté.
Odile s'amuse à me dépeindre ces taches de peinture rouge
ou bleue sur leur dos, sans doute pour que leur berger les reconnaisse.
Bref retour à la chambre : j'aurais regretté d'être
privée de ces précieuses jumelles.
Nous devons maintenant trouver le chemin de Gallarus : c'est le nom de
cet oratoire qu'Odile tient absolument à me montrer. A croire qu'elle
l'a déjà vu! Mais elle m'assure que non. Finalement je la
crois, car elle a du mal à trouver l'endroit, et peste contre l'absence
de signalisation.
Nous sommes pratiquement les seules à garer la voiture, sur un
emplacement dont les dimensions laissent supposer la foule des touristes
en pleine saison.
A
première vue, je ne vois rien qu'un grand pré bordé
de haies, écrasé par le soleil. Je suis Odile qui semble
savoir. Je continue à marcher, en me demandant ce que cet endroit
peut bien avoir de si intéressant. Et puis je lève la tête:
il est là devant moi, cet oratoire de Gallarus, si touchant dans
sa simplicité. Il y a 1300 ans, pouvons-nous lire sur le billet
d'entrée, cette petite chapelle en forme de bateau renversé
fut édifiée par les premiers chrétiens. "La
vie alors était beaucoup simple, et les hommes comprenaient Dieu
et ses voies bien mieux qu'ils ne le font maintenant" (sic).
Quand on pénètre à l'intérieur, on se sent
tout petit, humble, pris par l'impérieuse nécessité
de s'adresser à Celui que les hommes ont inventé pour les
aider à vivre. Solitude. Prière. Méditation. Envie
de rester là le reste de ma vie. Dans l'obscurité, on n'a
pas besoin d'y voir clair...
Gallarus: il faut que je me rappelle ce nom. Il faut que je garde en moi
l'image de ce lieu et de mon émotion.
Odile me montre maintenant, plus loin, au delà des haies éblouissantes
de soleil, les ruines d'une tour carrée qui domine la baie, me
raconte l'histoire de ce comte de Smerwick qui se fit transporter à
sa fenêtre juste avant de mourir, pour jouir une dernière
fois de la vue. Mais je n'entends pas. Mon esprit est resté à
l'ombre des pierres sèches et fraîches, dans la petite chapelle.
Allons!
Retour à la réalité, aux délices de me laisser
porter par l'air du temps, et l'inspiration de mon chauffeur.
Nous passons devant la station de radio "Gaeltatch" puis cherchons
un coin sympa pour contempler le paysage. Trop près de la falaise,
ce petit rebord herbu et un peu humide ne nous accueillera que peu de
temps. Le spectacle est pourtant là: cette grande fracture où
l'eau s'engouffre, tout en bas à nos pieds. Mais non. C'est décidément
trop abrupt.
Nous avisons, au bord de la route, derrière nous, un pub qui fera
très bien l'affaire pour un repas léger.
Après quoi, nous reprenons la voiture et poursuivons la découverte
de cette côte Nord.
Le soleil est toujours là; le ciel sans nuage donne ces teintes
vert émeraude à la mer.
Voilà une petite plage où je ferais bien la sieste, à
l'ombre des rochers.
A première vue, elle parait bien un peu vaseuse et d'un verdâtre
pas très appétissant. Et qu'est-ce que c'est que cette multitude
de petites taches blanches, là, sur l'eau, immobiles?
Des cygnes, assure Odile sur un ton qui n'admet pas la contestation...
Ca mérite en tous cas que nous nous installions là pour
un bon moment. Fauteuil de toile, jumelles, parapluie/parasol pour tout
à l'heure.
Odile me laisse à mes vérifications. Elle a raison! Ce sont
bien des cygnes. Je les distingue très bien maintenant, ils ont
même l'air de faire bon ménage avec une colonie de mouettes.
En voilà un qui pêche, la tête sous l'eau...
Ce doit être un gros poisson, car il en met un temps pour reprendre
sa respiration! Ma parole, il s'est endormi sous l'eau. Mais qu'est-ce
qu'il fait? Il va se noyer... Ah! Il sort enfin la tête! Il m'a
fait une peur!
C'est maintenant moi qui m'endors.
Odile me réveille juste au moment où je plongeais du haut
du rocher, sur l'île Tomé. J'y étais allée
en cachette, sur une petite barque à rames que j'avais empruntée
aux Gayet. Il fallait absolument que je voie ce qu'il y avait de l'autre
côté des "Couilles à Tomé".
Du coup j'ai évité la punition!
Elle me raconte sa promenade, les poules d'eau surprises dans un marais,
le passage du gué pieds nus, au retour, pour raccourcir.
Toujours plus au Nord, notre route s'arrête à Brandon Creek...
faute de quoi nous serions précipitées du haut de la falaise!
Dans le dernier virage, un curieux monument de couleur vert de gris (du
bronze?) représente une grande voile surmontant une petite embarcation
dans laquelle est assis un homme, la bible à la main. Il nous rappelle
que, de cette crique, partit St Brendan, pour évangéliser
l'Amérique! Il n'avait peur de rien, le bonhomme! Il paraît
qu'il a mis 7 ans pour traverser l'Atlantique!
Odile demande à un type qui remontait à pied si la route
continue : "Si vous n'êtes pas remontée dans une demi-heure,
on lancera un avis de recherche!"
En fait, nous pouvons descendre en voiture presque jusqu'au niveau de
l'eau. Vue d'en bas, cette immense faille abrite une toute petite jetée,
et quelques petits bateaux de pêche. Au passage, nous franchissons
un pont qui enjambe un adorable torrent.
Il est trop tard pour s'y attarder. Pourvu que nous puissions revenir!
Notre projet, pour terminer cette journée en beauté, est
de trouver un endroit pour dîner, d'où nous pourrions voir
le soleil se coucher sur la mer.
Facile: il n'y a qu'à se diriger vers l'Ouest!
Nous traversons quelques villages, sans succès.
J'allais dire à Odile d'abandonner la recherche pour ce soir, que
nous pouvions remettre à demain, que de toutes façons il
n'y avait aucun nuage, et que le spectacle serait sans intérêt...
Lorsqu'elle met le clignotant à droite, traverse la petite route,
et vient se garer sur un parking. Je ne comprends pas ce qui se passe.
Elle quitte la voiture en me disant seulement : "je vais voir, mais
je pense que c'est ce qu'il nous faut".
J'ai beau regarder autour de moi, je ne vois rien que la mer au loin,
le ciel qui commence à prendre des teintes rosées, plus
près de moi quelques maisons banales... Mais depuis le temps, j'ai
appris à ne pas contrarier ma fille. Et puis, comme je l'ai déjà
dit, en mûrissant le projet de ce voyage, j'ai d'avance accepté
cette totale dépendance par rapport à elle. Alors, on verra
bien.
Quelques minutes plus tard, elle revient, enthousiaste : c'est là
que nous dînerons en regardant se coucher le soleil.
Tout d'abord, l'endroit ne paie pas de mine. Un chemin pavé, le
long d'un mur, décoré de quelques objets anciens. Au bout,
une porte vitrée donne accès à une ravissante petite
salle de restaurant, dont la baie vitrée nous laissera tout le
loisir d'admirer le spectacle pour lequel nous sommes venues. Meubles
très simples et très rustiques, musique classique en fond
sonore, accueil chaleureux. On nous laisse visiter les autres pièces.
Dans l'enfilade : une sorte d'atelier de peinture qui fait en même
temps boutique artisanale (vêtements tissés, cartes postales,
objets divers). Juste derrière, une plus grande pièce est
entièrement occupée par deux métiers à tisser
(dont un très ancien; l'autre a dû s'arrêter de travailler
il y a une heure à peine). La maîtresse de maison nous explique
qu'elle habite ici pour peindre et travailler de ses mains. La lumière
y est belle. Le restaurant, c'est parce qu'il faut bien vivre!
Un peu plus loin, on sort sur une terrasse occupée en partie par
une serre remplie de fleurs. A nos pieds une basse-cour où poules
et canards se disputent l'espace!
Emerveillées par tant de belle simplicité, nous retournons
nous installer et commandons notre repas. L'hôtesse nous suggère
un poisson frais, qui nous sera servi avec de la salade, et bien sûr
quelques pommes de terre dans leur peau.
En même temps, nous surveillons la couleur du ciel, et la falaise,
en face. Grâce à mes modestes jumelles, je peux voir se découper
sur le ciel, comme des ombres chinoises, les vaches qui paissent au sommet
de la colline.
On pousse la gentillesse jusqu'à nous apporter une autre paire
de jumelles, beaucoup plus puissantes, qui me permettent de jouir encore
mieux des scènes variées qui se déroulent devant
nous. Là tout près, ce sont les canards qui s'ébrouent
dans leur bassin. Interdiction aux poules de s'approcher!
Le soleil se met en scène, lui aussi. le ciel se pare de ces belles
couleurs dorées.
C'est vrai, il n'y a pas de nuages. Mais je ne me lasse pas de ce qui,
pourtant, se renouvelle tous les jours, de quelque point du globe que
l'on puisse le voir, et depuis l'origine des temps.
L'astre roi se laisse finalement engloutir par la brume. Nous en sommes
quitte pour une légère déception, remercions pour
les jumelles, et quittons ce lieux charmant à la nuit tombante.
Le retour se fait sans encombre.
Odile
lit toujours avant de s'endormir. J'entends qu'elle fait tout ce qu'elle
peut pour que la lumière ne me dérange pas. Ce qui m'étonne,
c'est qu'elle laisse la fenêtre ouverte : la chambre va forcément
être envahie de moustiques et autres bestioles! Comment n'y pense-t-elle
pas?
Vendredi
23 juin
Nous avons déjà pris nos habitudes! Quand j'ouvre un oeil,
après une nuit peuplée de rêves, Odile est déjà
descendue prendre le premier café.
Nous déjeunons ensemble vers 8 heures. Je prends mon temps et me
régale tantôt d'oeufs au bacon, tantôt d'oeufs brouillés...
Il est loin le temps où l'idée même de manger quelque
chose le matin me levait le coeur!
Rien ne nous presse. Rien ne nous stresse. Nous partons pour une nouvelle
journée de découverte et d'émerveillement, avec le
soleil pour témoin.
Aujourd'hui, nous choisissons la côte Nord, par une route qu'Odile
me décrit comme si elle la connaissait depuis toujours, et avec
une telle jubilation que j'en frémis moi aussi à l'avance.
Tout de suite après Dingle, nous prenons vers le Nord la direction
de Connor Pass. Et nous nous enfonçons dans la montagne aride et
sauvage. Les moutons et les digitales nous clignent de l'oeil au passage.
En nous retournant, nous apercevons, au loin, la baie de Dingle, et le
petit port, dans la brume bleutée. Devant nous, rien que les flancs
secs et rudes. Après quelques virages, c'est le fameux col. Arrêt
quasi obligatoire, pour voir la vue. Et Dieu qu'elle est belle cette vue!
Nous sommes à peine arrêtées sur le parking, que quelques
notes de musique nous parviennent... Odile se met dans une rage folle,
prête à griffer le malheureux qui a osé laissé
sa radio allumée. Mais elle se ravise bientôt, et me fait
signe de m'approcher en silence. Je ne comprends pas du tout la raison
de ce brusque revirement d'humeur, et suis docilement les instructions.
J'entends moi aussi maintenant des notes égrenées sur des
cordes : guitare? mandoline? Mais non! Je le vois, ce jeune homme qui
caresse sa harpe (a Celtic Harp nous apprend-il), assis sur un petit tabouret
de berger. On dirait qu'il joue pour lui, pour la montagne, pour le soleil.
Bien sûr il y a une petite corbeille à ses pieds; bien sûr
il y a des cassettes et des disques en vente dans une caisse posée
par terre près de lui! Mais l'instant est charmant, et je le goûte
pleinement.
J'achète évidemment une cassette, que je me ferai une joie
de copier pour Odile.
La route redescends ensuite de l'autre côté... Et quelle
descente! Le vertige soudain m'envahit, et je ne vois plus que les virages
à pic, les rochers qui affleurent la route, la voiture que l'on
ne va sûrement pas pouvoir croiser...
Pourvu que nous ne soyons pas obligées de repasser par là
au retour! je ne dis rien à mon chauffeur, pour ne pas la perturber,
mais j'ai hâte d'arriver en bas!
Nous y voilà enfin. S'étale à nos pieds une immense
plage de sable blond. C'est la baie de Brandon.
Quelques pas plus près des rouleaux, quelques mots à un
jeune ménage qui nous affirme que la baignade n'est pas dangereuse
même pour les enfants, car on a pied très loin. Odile se
permet de faire une comparaison avec les plages bretonnes... Mais comment
sait-elle qu'ils viennent de Bretagne, ces deux-là? Numéro
35 sur les plaques d'immatriculation! Il fallait y penser!
Notre route nous mène ensuite vers la presqu'île nommée
Rough Point. Mais, sur la carte, au passage, il y a un lac. C'est Lough
Gill. Quelques pas nous mènent au bord de l'eau. Nouvel enchantement
: une jetée nous porte, à travers les roseaux, presque au
milieu du lac. Un léger souffle d'air fait à peine frissonner
les reflets. Pas un bruit. Au loin quelques taches blanches dont les jumelles
me confirment que ce sont des cygnes.
Là bas, toute seule, à fleur d'eau, une forme noire : un
héron cendré peut-être? Ou un cormoran?
Ce que j'aime, avec Odile, c'est pouvoir partager en silence, sachant
bien toutes les deux que nous sommes sur la même longueur d'onde.
C'est ça, un moment privilégié. Ca peut aussi parfois
prendre la forme d'une conversation - et dans ce cas, j'ai toujours peur
de monopoliser la parole, de ne pas être assez à l'écoute.
Mais là, en cet instant c'est le silence, l'envoûtement,
la nature qui s'offre sans retenue, et garde, malgré tout, ses
petits secrets : la vie pullule partout autour de nous, mais nous n'en
voyons qu'une infime partie... Et moi encore moins!
Odile m'arrache en douceur à ma méditation avec la promesse
que nous reviendrons.
Notre route nous mène bientôt au bout de la presqu'île
presque entièrement recouverte de dunes. Le paysage est très
plat, les maisons quelconques. Des chevaux en liberté attendent
peut-être un cavalier pour aller galoper sur la plage?
Nous traversons un immense terrain de caravaning presque désert,
et arrivons au bout du bout. Il y a tout de même des rochers, et
un endroit à l'ombre pour faire la sieste (dans la voiture). Pendant
que je dors, Odile va se dégourdir les jambes.
Le soleil est déjà bas lorsqu'elle me rejoint, mais il est
trop tôt pour rentrer!
Elle a dû deviner mon souhait, car nous nous retrouvons en peu de
temps à l'entrée de la jetée qui mène presqu'au
milieu de ce merveilleux petit lac.
Et là, tout au bout, juste au dessus de l'eau, confortablement
installée sur le fauteuil en toile, abritée des derniers
feux du soleil par le précieux parapluie, je me laisse bercer par
le charme revenu. On n'entend que le clapotis, quelques grenouilles dans
le bruissement des roseaux, les oiseaux qui s'interpellent à l'approche
du soir.
Deux heures passent ainsi, sans l'ombre d'un nuage.
Mais l'air frais nous fait tout de même lever le siège. Notre
petit attirail dans le coffre, nous prenons la route du retour, en cherchant
au passage un endroit pour dîner. On nous indique, à Cloghane,
face à l'estuaire sablonneux d'une petite rivière, un restaurant
qui a l'air très chic. Mais nous n'avons pas envie de chercher,
et nous installons donc au fond de la salle, car la seule table près
de la fenêtre est occupée.
On nous sert thé, soupe aux champignons, assiette de fromage frais
pour Odile, le tout accompagné d'un concerto pour trompette et
hautbois de Haydn ou Mozart. Nous pouvons même transporter notre
couvert à la lumière du jour, maintenant que la table est
libre. Que demander de plus?
Nous
ne nous attardons pas car Odile craint de rouler de nuit, et comme je
la comprends! De plus, il faut traverser la montagne par la même
route qu'à l'aller! Zut, ne rien dire, surtout. Je ne veux pas
gâcher son plaisir. Il va falloir que je m'accroche, que je serre
les dents et que je ferme les yeux!
La bonne surprise, c'est que plus on monte, plus il fait encore clair.
C'est vrai aussi que les couleurs rose pourpre de la montagne sous les
derniers rayons du soleil me feraient presque oublier le vertige!
Voilà la cascade, celle où j'ai photographié Odile
ce matin, puis le col, abandonné à cette heure tardive par
les touristes et notre jeune harpiste. La descente vers Dingle est plus
douce, la route moins à pic. Je respire plus librement.
Allons bon! Qu'est-ce qui se passe? Odile ralentit, s'arrête. Je
ne vois qu'une masse sombre très floue au beau milieu de la route
étroite. Je l'interroge, n'entends pas sa réponse. Elle
attrape son appareil photo, descend de voiture, s'accroupit par terre.
Je veux savoir, descends moi aussi, et comprends enfin : c'est tout un
troupeau de montons que deux hommes et quelques chiens s'efforcent d'entasser
dans un gros camion! Pauvres bêtes! Mais peut-être n'est-ce
que pour les changer de pâturage?
En tout cas, j'en ai oublié les jambes coupées et les frayeurs
de Connor Pass!
En arrivant "chez nous" (c'est-à-dire chez Jacqueline!),
Odile déclare qu'elle n'a pas envie de rentrer tout de suite, et
suggère que nous allions prendre un pot. Pourquoi pas? J'en ai
vu d'autres avec elle!
Le seul pub ouvert à proximité est celui de Ventry, sur
la toute petite place où il y a aussi une cabine téléphonique
et le Post Office.
Je m'offre un thé, et elle un authentique Irish Coffee, déclarant
qu'elle ne pourrait pas quitter l'Irlande sans en avoir goûté
au moins une fois.
Autour de nous, les conversations vont bon train, mais totalement incompréhensibles.
De l'Irlandais pur whisky!
Encore une bien belle journée.
Samedi
24 juin
Il y a tout juste une semaine commençait la grande balade irlandaise!
Curieuse impression de ne pas voir le temps passer, et en même temps
qu'il s'étire depuis des jours et des jours avec une telle densité
que je perds tous mes repères. Je flotte, je rêve, je sens
comme si cette histoire que je suis en train de vivre avait déjà
été écrite, et que je me coulais dedans, à
la fois soumise et curieuse de découvrir l'épisode suivant!
Le lit d'Odile est vide quand je me réveille. La baie se prélasse
toujours au pied de la maison, juste sous le balcon. Les montagnes au
loin sortent doucement de la brume.
Toilette, petit déjeuner tranquille et savoureux, un peu de rangement.
Aujourd'hui
c'est décidé, je ne mets pas de collants!
Je m'aperçois que depuis le début de ce récit, je
n'ai pas parlé une seule fois de ce qui pourtant occupe une bonne
partie des moments de repos pendant lesquels je ne dors pas, et me passionne
: la "lecture" sonore du "Cheval d'Orgueil", de Jacquez-Heliaz.
Je suis ainsi immergée dans la culture celtique, et cela me ravit.
J'y pense justement car les piles de mon petit magnétophone sont
usées. Nous commençons donc par cet achat, à Dingle,
dans un petit supermarché.
Après quoi nous dévalisons le marchand de cartes postales.
Odile semble très étonnée. Mais cela me fait plaisir
d'envoyer un petit signe d'amitié à tous les gens que j'aime
ou qui me rendent service. J'espère seulement qu'elle m'aidera
à déchiffrer et écrire les adresses.
Aujourd'hui, nous visiterons la côte Sud.
Première échappée au hasard par une toute petite
route, juste pour savoir ce qu'il y a au bout.
Au bout, c'est une petite crique, au pied des falaises.
Le fauteuil de toile, le parapluie/parasol, un accès un peu périlleux
pour mes pauvres genoux, et je suis bientôt assise au niveau des
vagues. Marée montante ou descendante? Contemplation. Souvenirs
d'enfance en Bretagne. J'aime voir arriver cette masse d'eau qui vient
se fracasser sur le rocher dans un jaillissement d'écume.
Odile disparaît après s'être déchaussée,
à la découverte d'une autre crique, sans doute. Attention
à pouvoir revenir par le même chemin!
Pendant ce temps, je somnole bercée par le roulement incessant
des flots.
Des
cailloux qui dégringolent derrière moi attirent mon attention.
Je me retourne et ne vois rien. Peut-être avec les jumelles?
Eh oui! Un petit cabri, là, sur la haute dune qui surplombe notre
crique... Mais non, ça avance sur deux pattes! Que je suis bête!
C'est une petite fille!
Qu'est-ce qu'elle fait là-haut, toute seule? C'est dangereux! Plus
je concentre mon regard, au travers des jumelles, plus je peux détailler
son corps frêle, et même son visage : elle ressemble à
un petit animal sauvage, très habitué à ces cabrioles
périlleuses, mais que sans doute la moindre présence humaine
effaroucherait! Je me garde donc bien de faire le moindre geste. Et je
commence un roman : petite fille qui grandit difficilement dans une famille
nombreuse de pauvres pêcheurs; tous ses frères et soeurs
sont plus âgés, et travaillent avec le père; la mère
n'a pas le temps de s'occuper d'elle, alors elle vient là, c'est
son refuge, petit cabri noir parmi les moutons et les digitales, et elle
écoute la mer, et elle rêve qu'un jeune et beau marin accostera
dans sa crique, l'emportera avec lui dans un pays où tout le monde
sera gentil avec elle.
Nicole! Enfin! Tu n'es plus à l'âge des contes de fée
tout de même!
D'ailleurs Odile vient me rejoindre. Jamais je n'oserai lui raconter ma
rêvasserie! J'aurais trop peur du ridicule! Même si elle fait
toujours preuve de beaucoup d'indulgence à mon égard, cette
fois, elle penserait sûrement que je retombe en enfance! Non, je
lui fait simplement remarquer cette gamine, qui s'enfuit juste à
ce moment là...
Nous restons encore un moment à compter jusqu'à la septième
vague. Il paraît que c'est la plus grosse, celle qui fait jaillir
l'écume. Le coefficient de marée est si faible que l'on
n'arrive même pas à savoir si la mer monte ou descend!
Puis nous reprenons notre exploration vers le Sud, en voiture, jusqu'à
une route qui nous éloigne bientôt de la côte.
Odile a repéré sur la carte un lac encaissé dans
la montagne, et me propose d'y aller voir de plus près.
Auparavant, étape déjeuner dans un immense pub, désert
à cette heure tardive (il doit bien être deux heures de l'après
midi), en bord de route. Il fait une chaleur caniculaire. J'ai bien fait
d'enlever quelques pelures!
Ensuite, la sieste. Un chemin de terre nous mène aux abords d'un
petit cours d'eau enfoui sous les arbres. C'est juste l'ombre qu'il me
faut pour pouvoir dormir, confortablement assise dans la voiture, toutes
vitres ouvertes.
Une heure plus tard, Odile me réveille, ravie de son safari photo
(il paraît qu'il y a des champs entiers de digitales, et qu'elles
poussent parmi les cailloux roses et bleus - on n'est pas si loin du conte
de fées!).
Mais il nous faut sortir de là car nous bloquons le passage à
un tracteur. Odile en profite pour lui demander la direction du lac. Quelques
haies de fuschias plus loin, nous devons descendre de voiture car la barrière
devant nous n'autorise que les piétons. J'espère qu'il n'y
aura pas trop à marcher! C'est vrai, mes genoux me déçoivent
énormément!
J'espérais
tellement pouvoir accompagner Odile dans une de ses belles balades. Pourvu
en tous cas qu'elle ne se prive pas pour moi. Mais elle ne semble en rien
frustrée, ou alors elle me joue bien la comédie!
Pour voir de quoi ça a l'air, nous empruntons donc ce chemin interdit
aux voitures, et au premier tournant, nous apercevons en contre bas une
étendue noire, blottie au pied d'un véritable cirque de
montagnes caillouteuses nuancées de pourpre.
C'est le lac d'Anascaul, celui que nous cherchions.
Nous descendons encore, et l'eau devient gris sombre, puis verte, puis
bleue.
Je suis sûre que c'est encore un endroit magique. Au bord de l'eau,
un tapis d'herbe rase et douce, quelques roches pour l'ombre.
Je reste là, immobile, en extase.
Odile est remontée à la voiture pour prendre de quoi nous
installer confortablement. Elle redescend bientôt, en voiture (il
suffisait d'ouvrir la barrière, et la refermer ensuite soigneusement,
comme l'avaient fait avant nous les quelques pêcheurs dispersés
le long de la rive), et se gare bien imprudemment juste sous les cailloux
qui dégringolent spontanément de la montagne. Finalement,
sur mes conseils, elle trouve une meilleure place un peu plus loin.
Le parapluie/parasol est coincé dans le dossier du fauteuil en
toile, et je m'installe là-dessous pour une courte sieste. Pendant
ce temps, Odile assise dans l'herbe près de moi lit ou rédige
ses notes de voyage.
Quelques fourmis dans les jambes, sans doute, et la voilà partie
sur le chemin qui remonte le cours du torrent, au bout du lac, et s'enfonce
dans la montagne.
Pour
ne pas trop m'attarder sur mes regrets de ne pouvoir la suivre, je reprends
ma "lecture". Dans cet environnement magnifique, c'est vraiment
un régal. Et je sais que désormais, lorsque me reviendront
à la mémoire les souvenirs de ce texte, ils seront indissociables
de ces paysages d'Irlande.
Soudain, un fort coup de vent arrache presque mon parasol. Serait-ce une
tempête sur le lac? Je n'ai pas un tempérament anxieux, mais
j'aimerais bien qu'Odile ne tarde pas trop à me revenir. Le soleil
est déjà presque caché derrière la crête,
l'eau du lac est brusquement devenue noire...Comme si elle avait senti
mon inquiétude, la voilà qui revient. Du coup, le vent se
calme, à croire qu'il ne s'était engouffré que dans
mon imagination!
Elle
me rapporte des petits trésors : un flocon de poils de mouton,
une graminée mimétiste (j'invente le mot) dont la fleur
(ou le fruit?) ressemble à s'y méprendre à du poil
de mouton, et l'histoire encore toute chaude de ce berger: arrivé
en voiture pour être à pied d'oeuvre, il commande à
son chien, par le geste et la voix, de regrouper son troupeau qui paissait
tranquillement tout en haut de la montagne et de l'amener plus loin. Il
parait que le spectacle de ce chien obéissant de si loin au doigt
et à l'oeil de son maître, au péril de sa vie, était
extraordinaire.
Il
est déjà plus de 7 heures lorsque nous quittons ces lieux
enchanteurs.
Nous prenons bien soin de refermer la barrière derrière
nous, et nous mettons à la recherche d'un endroit où casser
la croûte.
La route traverse le village d'Anascaul sans que rien n'attire notre attention.
Nous continuons un peu plus loin vers l'Est. Notre route passe en surplomb
au dessus d'une immense plage où les vagues déferlent en
rouleaux qui s'étirent indéfiniment. Arrêt jumelles
pour admirer les jaillissements des bouffées d'embruns irisés.
C'est splendide! Il paraît qu'une publicité pour une voiture
a été tournée sur cette plage. Je veux bien croire
que ce décor se prête à une telle mise en scène.
A ce propos, Odile me raconte que le chanteur Ray Charles - aveugle comme
chacun sait - s'est taillé un beau succès en conduisant
lui-même une voiture, justement sur une plage identique, pour une
pub à la télé. Pour moi, le nom de Ray Charles évoque
immédiatement ce jour où il a fallu choisir des textes et
de la musique pour l'enterrement de Rochelle. Je m'étonne à
haute voix :
"Tu ne te souviens pas que Jacques a proposé Ray Charles?
Ce n'était pas pour lui, bien sûr, mais parce qu'il connaissait
bien les goûts de Rochelle".
Silence.
Attention : là je fais fort. J'attaque le sujet tabou directement,
par le point le plus sensible. Ce n'est pas prémédité.
Ca m'est venu comme ça. Mais après tout, il y a quelques
mois, j'ai bien entendu quand Odile m'a dit qu'on pourrait parler de Rochelle.
D'accord, ça aurait pu se faire sur un autre thème. Tant
pis, le ballon est lâché... Et pas rattrapé!
Oui, bien sûr, elle se souvient de cette journée. Mais ne
semble pas vouloir continuer sur le sujet. J'ai peut-être été
maladroite, sans le vouloir. Je sais pourtant qu'elle sait que je souffre
de ne pouvoir partager ma douleur avec elle. Mais je garde espoir.
Elle a ouvert une porte l'autre fois. Il y aura d'autres occasions. N'assombrissons
pas notre plaisir du moment.
Renseignements pris dans un snack sur la plage, il n'y a pas de restaurant
à Inch. Il faut revenir vers Anascaul. De toutes façons,
c'est notre chemin pour rentrer "à la maison".
Et voilà qu'au détour de la route, dans un virage, une enseigne
nous cligne de l'oeil "Country Kitchen".
Nous nous garons un peu plus loin. Il est huit heures passées.
J'espère qu'on va bien vouloir nous servir à dîner!
C'est un tout petit restaurant de rien du tout, tenu par une jeune fille
en robe hippie qui nous demande si nous voulons nous installer au salon
ou dans la salle à manger! Une petite visite, un aperçu,
par une fenêtre, sur une magnifique plante grimpante portant d'extraordinaires
fleurs bleues (après vérification, je suis désolée
de me rendre à l'évidence, il n'y aucune fleur bleue sur
cette stupide plante dont on se demande d'ailleurs ce qu'elle fait derrière
cette fenêtre, à part l'obscurcir!). Finalement nous nous
attablons devant une toile cirée, dans la toute petite salle à
manger bien sombre. Heureusement il y a des bougies sur la table! La musique
est un peu forte, mais on baisse le son pour nous faire plaisir. Nous
sommes les seules clientes à cette heure avancée de la soirée,
et ça n'a pas l'air de déranger! Du saumon frais et fumé,
de la salade, les inévitables pommes de terre. Un régal.
La route du retour se fait sans incident, mais tard, et je me glisse dans
mon lit avec délice.
Dimanche
25 juin
Petit déjeuner sans trop traîner ce matin, car je voudrais
aller à la messe à 10 heures à l'église catholique
de Ventry.
Odile m'y amène, largement à l'avance. Il y a déjà
de nombreux fidèles dans cette église très lumineuse.
Surtout des jeunes. Trois ou quatre adolescentes accordent des instruments
de musique. Je choisis une place près de l'autel, pour tout voir
et tout entendre. Odile préfère aller se promener pendant
ce temps là. Tant pis pour elle. L'office est admirable de ferveur,
de jeune enthousiasme. Bien sûr tous les textes sont dits, lus ou
chantés dans une langue incompréhensible (gaèlique
sans doute), mais le sens de la prière est le même, et je
me trouve bien au milieu de cette communauté recueillie.
Les cloches accompagnent notre sortie. Odile me retrouve juste quand je
commençais à la chercher dans la petite foule. Elle écoute
avec attention mes pieuses impressions, je me réjouis de sa rencontre
avec un vieil irlandais et de leur brève conversation :
- Vous êtes Française
- Comment l'avez-vous deviné?
- Les Allemandes sont grosses et larges. J'ai fait la connaissance d'un
Allemand, il y a quelques années. Il n'a pas pu rester plus de
3 jours par manque d'argent. Il venait d'Allemagne de l'Est.
Les français sont "a very nice people"
- les Irlandais sont "a very nice people to"
- "We are all human beings"...
Tout ça dans un anglais plutôt celtique, mais bien savoureux!
Elle
a parait-il déniché le petit coin idéal pour nous
installer et commencer enfin la rédaction des cartes postales!
C'est de l'autre côté de la baie, en face de notre balcon.
Avec les jumelles, j'avais en effet aperçu ce qui pouvait être
un tout petit port, avec quelques bateaux de pêche, et ça
m'avait donné envie d'y aller voir de plus près. Odile sent
ces choses-là. Je crois également qu'elle aussi est avide
de tout voir.
Bref, je suis bientôt assise sur mon indispensable fauteuil de toile,
à l'ombre d'un talus de sable, au pied de la jetée de ce
lieu-dit Cuan Pier.
Il me faut absolument dresser la liste des destinataires de mes souvenirs
d'Irlande. Ce n'est pas une mince affaire, mais maintenant que j'ai acheté
les cartes, il faut bien les envoyer. Et avec Odile comme scribe, ça
ira vite!
A condition bien sûr qu'elle ne me laisse pas seule trop longtemps!
La voilà encore partie à pied, appareil photo en bandoulière,
pour de nouvelles découvertes!
Mon carnet d'adresses d'une main, un papier et un feutre de l'autre. Mais
que c'est fastidieux! J'ai même du mal à me relire. Zut!
Pas de pleurnicherie! Et puis voilà de la compagnie : deux petites
filles viennent manifestement de se baigner. Elles s'ébrouent non
loin de moi, et leurs éclats de rire m'encourage à entamer
la conversation :
- Is it good?
- ?
- the water
- oh yes! very good
- what is your name?
- ... (je ne comprends pas le nom qui doit être gaélique)
- do you want chips?
- yes thank you
Et ainsi de suite. Je comprends qu'elles sont deux soeurs, que l'une avait
envie de se baigner, l'autre pas, que leur père travaille à
Ventry, qu'elles vont bientôt partir en vacances avec leurs parents.
Elles doivent trouver mon anglais lamentable! D'ailleurs la plus grande
se lasse de notre conversation, et abandonne très vite. La plus
jeune, adorable, continue à m'offrir ses chips, et s'évertue
à me faire comprendre un tas de choses... Je m'amuse comme une
gamine!
Odile arrive au moment où elle gravait pour moi son nom dans le
sable humide. La conversation s'anime bien sûr, mais je décroche!
J'aurais bien aimé poursuivre ce doux babillage, même avec
mon anglais balbutiant! Le charme était rompu!
Son sachet de chips vide, la fillette nous dit au revoir gentiment.
Odile me raconte alors sa promenade, les photos interdites (au delà
des barbelés) de magnifiques falaises qui ne sont belles que pour
elles-mêmes, car personne ne peut les voir (sauf par bateau, en
contournant la presqu'île). Je tremble intérieurement, mais
je sais qu'elle ne prendra pas de risque, se sachant responsable de nous
deux.
Il est l'heure de déjeuner, et ma liste n'a guère avancé!
Nous prenons le café, et quelques tartines pour moi, au pub à
côté de l'église de Ventry.
Pour l'après-midi, Odile a repéré sur la carte un
autre lac de montagne. Hélas, la seule route qui y mène
est celle de Connor Pass! Bonjour à notre harpiste au passage,
et descente les yeux fermés (pour moi seulement!) jusqu'à
Cloghane. Là nous prenons une route très étroite
en épingle à cheveu vers la gauche. En levant les yeux,
avec une vue meilleure que la mienne, on peut apercevoir la route du col,
et tous les moutons qui s'égrènent aux flancs de la montagne.
Notre chemin file tout droit vers l'intérieur des terres. Les poteaux
supportent quelques temps un fil électrique, puis plus de fil,
puis plus de poteau. La vie s'est arrêtée là, au bord
de ces deux ou trois petits lacs qui n'intéressent plus personne.
Quelques carcasses de voitures, quelques maisons au toit de tôle
ondulée totalement abandonnées. Seul signe de vie : le bêlement
des brebis appelant leurs agneaux pour la tétée. C'est grandiose,
et sinistre à la fois.
Sieste à l'ombre des ruines d'une masure en pierres sèches.
Malgré la chaleur ambiante, c'est l'humidité qui m'a réveillée.
Le reste de l'après-midi s'écoule au rythme des cascades
du petit torrent qu'Odile est allée explorer pendant que je dormais.
Rédaction des cartes postales, royalement installée sur
un tapis épais d'herbe rase et moussue. Un nuage de petites mouches
très agaçantes nous chasse finalement de notre campement.
Ce soir, le ciel nous offre quelques nuages, qui laissent présager
un joli coucher de soleil. Et si nous retournions chez notre charmante
tisserande?
Au passage, nous revoyons des paysages connus, juste pour se les remettre
en mémoire. Bien sûr, j'ai oublié les noms des villages,
mais peu importe.
Sur le petit parking, quelques voitures. Nous ne serons pas seules à
contempler le ciel ce soir!
En effet, "notre" place près de la fenêtre et de
la piscine aux canards est prise. Tant pis, nous dînerons, en attendant
qu'ils s'en aillent : petite assiette de saumon fumé, salade, eau
fraîche, et Vivaldi. Fréquents déplacements dehors,
sur la terrasse, pour la couleur du ciel. Finalement, nous quitterons
les lieux quelque peu déçues : c'est la brume qui a gagné.
Le soleil s'y est noyé sans tapage. Mais l'accueil était
si chaleureux! Des hôtes prévenants, qui se soucient de votre
bien-être, vous offrent le café à la fin du repas...
Décidément, si l'Irlande est une terre sauvage, ses habitants
ne le sont nullement!
Nous rentrons par la côte. Odile croit s'être trompée
de route, mais c'est tant mieux. Nous revoyons ainsi la magnifique corniche
de Slea Head, au loin les îles Blasket embrumées dans les
teintes bleu-rose, nous repassons devant les restes du fort préhistorique
de Dunbeg...En quelle année déjà l'ai-je vu pour
la première fois? Il y a seulement 5 jours! C'est curieux comme
le temps passe de façon si différente selon ce que l'on
vit.
Lundi 26 juin
Notre dernière journée sur la presqu'île!
Odile me laisse le choix du programme, en me proposant de revoir l'endroit
que j'ai préféré... Que c'est difficile! Car bien
sûr, choisir veut aussi dire exclure. Chaque journée m'a
apporté un tel trésor de paysages si différents!
Mon premier désir est d'aller voir là, en bas, juste au-dessous,
de l'autre côté de la route. Il n'y a que des barbelés
à enjamber, un pré à traverser, et nous sommes tout
de suite au bord d'une falaise pas très haute, qui domine une petite
plage de galets. Odile me fait remarquer que de bonnes jambes (sûrement
pas les miennes!) pourraient facilement faire le tour de la baie et arriver
sans encombre en face, sur la petite jetée de Cuan Pier.
Ma curiosité rassasiée, je propose que nous allions revoir
Brandon Creek, cette profonde faille sur la côte Nord, et l'adorable
torrent que nous n'avions fait qu'apercevoir l'autre jour.
C'est d'accord. Nous en profiterons pour passer à l'Office du Tourisme
à Dingle, où je voudrais trouver des brochures sur la pêche
pour le mari de ma gardienne, et emprunter ensuite, vers le Nord Est,
une route encore inconnue.
Pour la première partie du trajet, je suis autorisée à
dormir. Il paraît que la route est inintéressante. De toutes
façons, avant que j'aie le temps de demander à Odile si
cela ne la gène pas, et surtout qu'elle me prévienne s'il
y a quelque chose à voir, mes yeux se ferment, ma tête dodeline,
et je sombre dans l'inconscience. Quelques minutes suffisent, et je suis
de nouveau fraîche et dispose. Heureusement, car voilà justement
la montagne, les fuschias, les moutons...
Nous
arrivons au Nord Est de la péninsule, et la route, après
le petit village de Camp, grimpe au flanc d'un massif aride en longeant
le cours d'un torrent.
Premier arrêt près d'un petit pont. J'ai à peine le
temps de faire remarquer à Odile cette magnifique aubépine,
là, au bord de l'eau, qui vaudrait bien une photo... que la photo
est déjà prise, avec moi dans le champ de l'objectif, je
le crains!
Le chemin (car on ne peut vraiment pas parler de route!) nous fait ensuite
grimper à flanc de montagne. Là encore, spectacle époustouflant,
grandiose. Odile gare la voiture sur le côté, et continue
à pied jusqu'au tournant, histoire de voir ce qu'il y a plus loin.
Mais plus loin, il y a un autre virage, et encore un autre...
Demi-tour délicat, et nous redescendons pour suivre le programme
de la journée. Au passage, arrêt pour contempler les ruines
d'un haut pont sur un petit cours d'eau, conversation avec un cycliste
qui fait du tourisme sans carte (au grand étonnement d'Odile!),
échanges de "mots" avec un bonhomme pas content qu'on
ait garé la voiture devant sa porte: ça fait aboyer son
chien!
Notre but est Brandon Creek...Au passage, nous repassons devant le lac
Gil, que l'on aperçois à peine de la route. Et soudain,
Odile s'écrie: Je me suis trompée de route! Elle me montre
la carte (en pleine lumière, j'arrive à distinguer les contours)
et m'explique, ennuyée, qu'elle a confondu Brandon Point, à
l'Est de la montagne, et Brandon Creek, à l'Ouest, et que l'on
ne peut atteindre par la côte.
Conclusion : si vraiment nous voulons revoir notre crique et son torrent,
nous devons rebrousser chemin, et choisir ensuite entre l'accès
par Connor Pass (trajet le plus court), et la route du Sud, beaucoup plus
longue, mais aussi plus tranquille!
Je n'hésite pas un instant. Odile obtempère sans discuter,
et avec le sourire.
Elle a compris que Connor Pass me donnait le vertige!
Nous retraversons donc la péninsule d'Est en Ouest, à vitesse
raisonnable (maximum 80 Km/h!), avec une pensée moqueuse pour les
touristes qui "font" l'Irlande à cette vitesse, et rentrent
chez eux ignorants, et fiers des kilomètres parcourus!
Il est presque 5 heures lorsque nous apercevons la statue de St Brendan,
et que la magnifique déchirure dans la falaise s'offre à
nouveau à nous, avec ses petites coques de noix tout au fond.
Notre place est tout de suite trouvée, au bord du torrent, sur
un tapis d'herbe broutée. Odile me laisse à mes cartes postales,
revient bientôt chercher son appareil photo, repart immortaliser
notre torrent.
A son retour, elle écrit les adresses au dos des cartes soigneusement
choisies en fonction des destinataires. Puis je rédige quelques
mots, elle colle les timbres, et demain, jour de notre départ,
je glisserai tous ces messages dans une boîte, juste à temps.
Avec tout ça, il se fait tard! Nous n'avons pas trop envie de partir
à la recherche hasardeuse d'un restaurant. Notre dernier dîner
sera donc à Dingle. Restaurant pour touristes, bruyant, pas très
accueillant, pas très confortable, pas très spacieux.
Odile
dit que nous avions plus de talent les soirs précédents!
C'est vrai. Mais ce n'est pas grave. Nous avons dans la tête et
dans le coeur plus de souvenirs et d'images que notre mémoire ne
pourra en garder!
Et puis elle me promet encore de belles choses au cours du voyage de retour!
Alors, après un bref coup d'oeil au soleil couchant se reflétant
sur les bassins calmes du port, ou piaillent encore quelques mouettes
affamées, nous rentrons sagement à la maison.
Début de remballage. Les bagages d'Odile seront vite faits! Elle
n'a même pas défait sa valise! Quant à moi, c'est
un tel foutoir que je préfère la refaire entièrement!
Mais on verra demain matin. Pour l'heure, je veux encore faire comme si
ça devait durer. Je ne touche à rien. Mes affaires sont
prêtes pour partir à nouveau en promenade demain matin :
voyons, quel endroit merveilleux irons-nous découvrir? J'ai bien
la carte en tête maintenant. J'aimerais revoir ce lac de montagne,
ou bien cette crique, ou bien partir plus au Nord, ou encore escalader
le Mont Brandon... Non! Là je délire! Couche-toi, Nicole,
et dors maintenant. Odile a dit qu'il faudrait partir de bonne heure...
Et justement tes affaires ne sont pas prêtes!
Mardi
27 juin
Mal dormi. Réveillée plusieurs fois de peur de ne pas me
lever à l'heure! Odile tient bien de son père, pour ça!
Et même si elle ne le montre pas trop, je sens que ça l'agace
si les choses ne se font pas à l'heure dite!
A 5 heures et demie, elle n'est déjà plus dans son lit!
Et moi je ne peux plus me rendormir! Tant pis, je dormirai dans la voiture.
Dernier petit déjeuner chez Jacqueline, dernier bain, valise rangée.
Plusieurs aller et venues à la voiture. Ne rien oublier. Adieux
chaleureux à notre hôtesse, puis à la maison, son
petit âne, ses palmiers, sa baie. Dingle est derrière nous,
et le soleil brûle déjà les bras à travers
le pare-brise.
Dès que nous quittons la presqu'île, nous prenons la direction
du Sud, vers Killarney.
Cette
fois, Odile ne peut pas nier qu'elle connaît déjà!
Nous passons en effet par certains endroits visités il y 2 ans
avec Raoul : Les Hauts d'Agadoe, les ruines d'une abbaye abritant dans
son enceinte un petit cimetière aux nombreuses croix celtiques
(oh! sacrilège! elle m'abritera aussi pour un besoin pressant!),
puis, après avoir effleuré Killarney, la route du Ring of
Kerry à travers de magnifiques forêts, au bord de lacs sauvages.
Lady's view : il paraît que la reine Victoria, découvrant
ce paysage pour la première fois, autorisa ses dames de compagnie
à l'admirer avec elle! Pause café pour nous, dans le bar
très touristique de l'autre côté de la route. Quelle
idée de mettre les places de stationnement juste à l'endroit
où l'on a la meilleure vue lorsqu'on est assis à la table!
Bref. De toutes façons nous ne nous attardons pas. Je me demande
comment pouvait bien s'appeler cet endroit avant que ne s'y arrête
la reine?
La suite du voyage se perd pour moi dans les brumes du sommeil. Je décroche
et perds conscience. Par moments, j'entends Odile s'énerver parce
qu'elle croit avoir perdu la route, j'aperçois quelques bribes
de haies très vertes bouchant totalement la vue, et je replonge.
J'ai totalement perdu la notion du temps lorsque je sens vaguement qu'il
se passe quelque chose. Le ronronnement du moteur s'est arrêté.
Silence total.
J'ouvre
un oeil, me tourne vers Odile, puis vers ce qu'elle regarde. Et là
j'ouvre les deux yeux, et même mes jumelles! Encore un de ces panorama
d'une beauté incroyable, sauvage, aride, imposant par ses pentes
abruptes, attendrissant par le petit lac niché tout au fond : nous
sommes arrivées à Healey Pass. Heureusement je n'ai pas
trop vu la route de corniche qui nous a mené là. Mais je
distingue très bien celle qui redescend en lacets de l'autre côté
du col.
Du coup je suis complètement réveillée! Très
vite le paysage change : nous parcourons maintenant la vallée de
River Lee. Pas passionnant, surtout en comparaison de ce que nous venons
de voir! Et voilà la ville : Cork (par où nous étions
arrivées, il y a un siècle!), ses carrefours, ses embouteillages
de sortie de bureau! Quelle transition! C'est à peine croyable!
Odile cherche la route de Kinsale, où nous devons dormir cette
suit. Je suis hélas bien incapable de la guider, mais je n'aime
pas quand elle s'énerve! A quoi bon! D'ailleurs je ne comprends
pas bien ce qu'elle cherche. De Cork à Kinsale, il doit bien y
avoir des panneaux indiquant la route! Mais justement, elle ne semble
pas vouloir prendre le trajet direct!
Elle s'arrête même à une station service, pour demander
son chemin. Cela m'étonne d'autant plus que d'habitude elle déteste
demander. Orgueil, ou timidité? En tous cas, elle a dû sentir
mon étonnement, car elle me dévoile la surprise qu'elle
voulait me faire : retrouver le Bar and Bistro de notre premier jour,
pour y dîner et faire ainsi nos adieux en beauté à
l'Irlande! Quelle idée touchante!
Je comprends mieux maintenant tous ces tâtonnements dans un dédale
de petites routes dépourvues de tout panneau indicateur! Elle est
même prête à renoncer, quand apparaît enfin l'enseigne
tant espérée!
Ca
s'appelle en réalité "Overdraught", et on dirait
bien que c'est la seule maison de ce petit bled nommé Tracton.
Non! J'ai aperçu un clocher un peu plus loin, de l'autre côté
de la route. Peut-être aurons-nous le temps d'aller voir?
Pour le moment, nous pénétrons en territoire connu, comme
si c'était hier, ou il y a un siècle! Je ne sais plus! J'ai
totalement perdu la notion du temps!
L'homme nous reconnaît avec un large sourire. Ses yeux pétillent
de fierté lorsque nous lui annonçons notre désir
de passer chez lui notre dernière soirée en Irlande!
Mais il est un peu tôt. Nous commandons notre dîner, et ressortons
faire quelques pas.
Derrière la maison, un chemin fait le tour d'une petite pièce
d'eau, puis s'enfonce dans les bois. Je renonce à suivre Odile
qui n'est décidément jamais rassasiée de promenade,
et préfère me diriger vers ce clocher. Tout est calme, pas
un bruit, pas une voiture. Le ciel est encore clair. Le temps que je m'approche
tranquillement, Odile m'a déjà rejointe. Au même moment,
une voiture justement nous dépasse, et se présente devant
le portail qui ferme l'accès à l'église. Le chauffeur
sort, ouvre comme s'il rentrait chez lui, et pénètre avec
son véhicule dans l'enceinte du lieu saint. Bizarre! Il n'a pourtant
pas la soutane, ni l'air d'un prêtre! Et voilà un petit garçon
qui descend de voiture à son tour.
Odile demande avec un peu d'hésitation si c'est chez lui : non;
si on peut entrer : oui; si c'est privé : non.
Bon. La conversation tourne court!
L'homme et l'enfant contournent l'église, et se dirigent vers le
minuscule cimetière à l'aspect totalement abandonné.
Nous observons discrètement leurs gestes, qu'Odile me décrit
à voix basse : il se penche vers la seule tombe visiblement récente,
l'enfant verse de l'eau d'une bouteille en plastique sur des fleurs aux
couleurs encore vives, ils restent tous les deux immobiles quelques minutes,
se dirigent maintenant vers la vieille grille rouillée. N'ayons
pas l'air de les observer...
En quelques pas, nous les avons rejoints, et spontanément l'homme
commence à parler. Bien sûr je ne comprends rien, alors Odile
m'explique : sa femme est morte cette année, et sa fille, six semaines
plus tard... Il vient tous les jours avec son fils pour entretenir les
tombes. Et reprendre courage pour continuer à vivre.
Que dire en le quittant?
Nous n'échangeons pas un mot en revenant. Chacun porte son fardeau
en silence.
L'accueil empressé de James (c'est le nom de l'heureux propriétaire
de ce charmant "bistro") balaie bien vite nos sombres pensées!
Notre table est prête, et comme nous sommes les seules à
cette heure-ci, on nous dorlote! Enorme assiette de poisson ornée
d'énormes pommes de terre! Je comptais m'en régaler, mais
la première bouchée me laisse sur ma faim : pas assez cuites!
Quel dommage! J'ose en faire la remarque, tout en faisant force compliment
pour le reste du repas réellement délicieux! Et James, avec
un grand sourire, m'assure que lorsque que nous reviendrons, elles seront
cuites à point!
Pendant ce temps, Odile est allée téléphoner pour
s'assurer que notre chambre est bien réservée à Kinsale.
Elle revient agacée car il parait que le temps presse, que la chambre
initialement prévue avait due être donnée à
une personne malade, qu'on nous a trouvé un autre B&B, mais
qu'il faut absolument y être avant 9 heures... Bref! Une histoire
assez compliquée, qui visiblement la perturbe. Heureusement son
plat de poisson gratiné au four semble lui convenir, et, mon bavardage
aidant, le sourire revient!
Adieux reconnaissants et chaleureux! Il faut décidément
signaler l'endroit au GDR*!
Odile s'est fait expliquer la route, et nous arrivons pile à 9
heures devant notre logis pour la nuit "Villa Maria", sans avoir
nullement besoin de chercher.
Un couple charmant nous ouvre - manifestement la conversation téléphonique
un peu impatiente est oubliée - nous montre la chambre, le plateau
pour le petit déjeuner (le breakfast n'est servi qu'à 9
heures et demi - à cette heure là, nous serons déjà
loin!), on nous recommande de ne pas omettre de laisser notre clef en
partant, et on nous souhaite bonne nuit.
Petite, la chambre; encombrée par un énorme lit et un autre
tout petit, même pas de siège, à peine une petite
table de nuit. Par contre, des couvre-lits pleins de frou-frou et de dentelles...
Il va falloir enlever tout ça pour ne pas crever de chaud! J'en
étais là de mes remarques à voix basse lorsque j'entends
Odile éclater de rire derrière la cloison qui sépare
la salle d'eau : je veux participer à cette hilarité, et
passe à mon tour la tête par la porte entrouverte : d'abord
je ne vois rien de si drôle : une pièce toute petite et sombre,
un tout petit lavabo, et Odile qui rit toujours! J'allume alors la lumière,
et alors là, j'éclate moi aussi : c'est ce somptueux rideau
de douche! On dirait qu'il a été taillé dans une
robe de soirée de satin vert pomme, avec encore tous les volants
et les fronces!
Et nous voilà toutes les deux prises de fous rires, qui redoublent
lorsqu'il faut arracher ces magnifiques dessus de lit et les empiler par
terre!
Mais la fatigue aidant, nous nous calmons comme deux grandes filles bien
sages, et le sommeil vient vite faire son oeuvre réparatrice.
Mercredi
28 juin
Très mal dormi! C'est bien la première nuit aussi mauvaise!
Serait-ce ce ridicule rideau de douche? Ou plutôt la si brève
et si poignante rencontre au cimetière hier soir? Ou le mauvais
matelas? J'ai voulu laisser le grand lit à Odile, pour une fois,
mais j'étais vraiment très à l'étroit!
Un coup d'oeil vers la fenêtre me confirme que notre voyage touche
à sa fin : même s'il fait à peine jour, je vois bien
que la baie n'est plus là; les calmes brumes du petit matin sont
restées derrière nous.
A la place, une haie cache la route toute proche, qui nous attend d'ailleurs.
Odile s'affaire déjà...Toujours cette peur d'être
en retard! Pour moi, la sortie du lit est pénible ce matin : courbatures,
fatigue, nostalgie de la fin du rêve...
Allons, reprends-toi Nicole! Il y aura tous ces souvenirs à partager,
ces images à revoir ensemble, ces moments à revivre quand
la solitude sera trop pesante...
Je m'empêtre dans les dessus de lit qui traînent par terre,
et finis par atteindre le lavabo, non sans avoir jeté un coup d'oeil
à cet extraordinaire rideau de douche. Du coup le moral revient!
Il faut peu de chose tout de même!
Pendant que je finis de me préparer, Odile est partie faire chauffer
l'eau pour le nescafé. Nous déjeunons rapidement, et quittons
bien vite cet endroit où, heureusement, nous n'avons pas eu à
séjourner.
Le
soleil se lève dans un ciel éternellement bleu. Nous quitterons
donc l'Irlande en oubliant ce qu'est la pluie!
Cork est une grande ville portuaire, que nous traversons sans difficulté,
grâce à la carte.
Route vers l'Est, étape à Youghal pour voir le petit port,
désert à cette heure matinale... Même pas un bar ouvert
pour boire un café!
Ensuite je dors. De toutes façons la route n'est pas très
intéressante. Je préfère me repasser le film de la
faille de St Brendan, ou du lac d'Anascaul...
Je plonge dans les eaux noires, entourée d'enfants roux et rieurs.
Quand je remonte à la surface, toute recouverte d'algues argentées,
l'un d'eux vient me murmurer à l'oreille : Ardmore, Ardmore...
Qu'est-ce que ce mot mystérieux...Il insiste. Je reprends alors
conscience de la présence d'Odile à mes côtés.
C'est elle qui me réveille doucement. La voiture est arrêtée
contre le mur d'un cimetière. Il paraît qu'il faut aller
voir ça!
En
effet, je vois maintenant une très haute tour ronde. Le GDR* nous
apprend qu'il s'agit d'un des plus anciens lieux saints irlandais, avec
sa cathédrale (en ruines) protégée par cette tour
de guet de 30m de hauteur dont la porte d'entrée se trouve hors
d'atteinte des Vikings.
Au milieu des ruines, nous pouvons voir une pierre oghamique (c'est-à-dire
qui porte des traces d'écriture sous forme de bâtonnets)
apportée là pour la préserver.
Au delà, on aperçoit la mer et les falaises.
Pour Odile, c'est aussi un souvenir de son premier voyage avec Raoul,
mais sous une toute autre couleur de ciel!
Je suis complètement réveillée lorsque nous reprenons
la voiture. L'étape café achève de me remettre en
forme. D'autant que je suis assez fière d'avoir insisté
pour nous arrêter justement dans ce troquet qui ne paie pas de mine,
en bord de route. Odile fait la moue. Les tables sur le trottoir, recouvertes
de toile cirée, ne lui disent rien. Mais nous entrons, traversons
la salle, et c'est un éblouissement : un adorable jardin en terrasse,
dégouline de fleurs de toutes tailles, de toutes couleurs, de tous
parfums.
Quelques
tables avec parasol. Personne d'autre. Pendant qu'Odile va chercher les
cafés, je m'amuse à appeler les fleurs par leur nom. Mais
il y en a trop! Et puis la seule contemplation de ces assemblages de couleurs
me comble.
Le temps passe trop vite. Et ce serait tout de même bête d'arriver
en retard au port!
Quelques
somnolences, puis Odile m'annonce que nous faisons un détour par
la route de corniche, histoire de s'en mettre encore un peu dans les yeux.
Bien sûr, je vois, mais cela ne vaut pas notre presqu'île!
Enfin, ne faisons pas la difficile! Nous sommes toujours en Irlande. Il
faut en jouir jusqu'au dernier moment.
J'apprécie d'ailleurs de ne pas me sentir bousculée. Je
n'aime pas la fin des belles choses.
A croire qu'Odile devine ma pensée, ou ressent cela aussi, car
elle arrête la voiture dans un tournant, le long d'un muret, là
ou bien sûr on ne gène personne, juste pour contempler encore
et encore la beauté de l'endroit... et pour remarquer ensemble
que cela ne vaut pas notre baie...
Puis nous traversons quelques villages, la route redevient banale. Juste
au moment où je me faisais cette réflexion désobligeante,
Odile m'annonce une surprise! Décidément, il faut tout faire
pour que ce voyage de retour ne soit pas nostalgique!
Quelques kilomètres en silence, et voilà que la route s'arrête
brusquement devant l' obstacle apparemment infranchissable d'une large
rivière.
Nous sommes pratiquement au niveau de l'eau. On dirait devant nous un
embarcadère... Odile coupe le moteur, et s'installe comme pour
attendre quelque chose. D'autres voitures s'alignent sagement derrière
nous. Puisqu'Odile ne veut rien me dire, je sors mes jumelles: après
quelques tâtonnements, je distingue la surprise, au plein milieu
de la rivière. C'est un bac, bien sûr. J'aurais dû
y penser, puisqu'il n'y a pas de pont, et visiblement pas d'autre route!
Il accoste maintenant, déverse sa cargaison de voitures et passagers
à pied. Nous prenons place à notre tour. La traversée
ne dure que quelques minutes, mais c'est pittoresque, et la vue sur ce
large estuaire est splendide.
Ca
y est. Nous arrivons à Rosslare. Chaleur accablante. Pas un coin
d'ombre. Grands immeubles. Port en chantier, poussière des camions
au travail.
Quelques sandwiches et un café au lait dans un restaurant pour
touristes. Courte sieste dans la voiture, toutes fenêtres ouvertes,
pendant qu'Odile part chercher une cabine téléphonique.
Elle revient bredouille, craignant de ne pas avoir le temps de faire à
pied l'aller et retour.
En effet, beaucoup de voitures ont déjà pris place dans
les files d'attente, sur l'immense parking. Pour certains, c'est la joie
du départ vers des pays inconnus, pour d'autres (je ne dirai pas
qui...), la mélancolie de vivre la fin d'un rêve.
Nous
embarquons avec une heure de retard. Odile m'assure que c'est dans le
même San Killian qu'à l'aller. Peut-être, en effet.
En tous cas, c'est la même bousculade dans les coursives et les
escaliers, pour trouver notre cabine.
Pour moi par contre, l'excitation est moins vive. Et je sens que la nuit
dernière m'a privé de quelques heures de sommeil. Je m'installe
donc sur la
couchette du bas pour récupérer. Je dors un peu, je rêve
bien sûr! Une tempête effrayante se lève sur l'estuaire.
Le bac se retourne, je me retrouve au fond de l'eau. J'y suis bien, dans
un silence immense. Les poissons viennent me caresser. Un petit crabe
s'approche et me pince le bras, comme pour me demander de jouer avec lui...Hé,
mais ça pince fort! Mais arrête, tu me fais mal! Arrête,
je te dis, ça me gratte, maintenant! Qu'est-ce que tu as mis comme
poison dans tes pinces pour que ça me brûle ainsi?
Je me réveille en sursaut, et en me grattant. Ce n'était
donc pas un rêve? Ma parole, j'ai bien des piqûres sur les
bras! Qu'est-ce que c'est que ça!
En tous cas, ce n'est pas un crabe! Je ne suis pas folle, tout de même!
Odile arrive à ce moment de ma perplexité, regarde attentivement
mon bras rougi, et constate avec effarement : des tiques! Plein de toutes
petites tiques! Comme je n'ai pas dormi dans l'herbe, ce ne peut être
que la couverture.
Il doit bien y avoir une infirmerie à bord de ce palace flottant,
juste pour désinfecter et essayer d'enlever ces vilaines petites
bêtes.
Odile ne comprends pas pourquoi je souris, malgré ce petit incident
: c'est mon rêve de crabe qui me fait rire intérieurement!
Je n'ose pas le lui raconter, tellement il est ridicule!
Au bureau des information, on appelle pour moi une infirmière,
on me promet un changement de cabine, on m'emmène au "Hospital",
nom bien pompeux pour ce modeste habitacle, encore plus petit que les
autres, ou il n'y a même pas d'alcool à 90°...
Bref. La gamine promue au grade d'infirmière tente avec ses doigts
d'enlever les bestioles, trouve une pince à épiler, mes
démangeaisons se calment.
Le temps de déménager nos affaires dans une cabine non habitée,
de faire quelques pas sur les ponts avant et arrière pour assister
au largage des amarres - ce spectacle me fascine autant qu'à l'aller
- de prendre un verre dans le salon vraiment trop bruyant, et c'est l'heure
du dîner.
Dernière promenade pour dire bonsoir aux mouettes qui protégerons
infatigablement notre traversée.
La
mer sera calme.
Bientôt le soleil se couchera sur l'Irlande.
*GDR
: Guide du Routard
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